[Témoignage de voyage et photos partagés par Antéa]
Un jour, un ami leur a raconté son voyage entre Paris et Bergen, en train, avec des escales à Copenhague et Stockholm. Ses mots ont fait écho à leurs propres souvenirs : les trains en Corée du Sud, où les paysages défilaient derrière les vitres et où les discussions semblaient interminables, ou encore les trains de nuit de leur enfance, qui les emmenaient à Toulouse ou skier dans les Alpes. Pour eux, le voyage n’est pas seulement une question de destination, mais une aventure à part entière.
Et n’est-ce pas exactement ce qu’ils avaient vécu l’an dernier ? Leur TGV, bloqué à plusieurs reprises entre Vannes et Paris, leur avait offert des heures de complicité inattendue avec leurs voisins, autour d’une partie de Skyjo improvisée.
Et s’ils tentaient l’aventure ? L’idée a germé, puis s’est imposée : un tour de la Baltique, en train. Avec seulement deux semaines de congés, ils ont recentré le projet sur un retour depuis Tallinn jusqu’à Paris, en passant par Riga, Vilnius, Varsovie et Berlin. Deux nuits minimums dans chaque capitale pour en savourer l’atmosphère, les saveurs et les rencontres.
Moi, on ne m’a pas vraiment demandé mon avis, mais entre nous, un tour d’Europe en train, c’est nettement moins traumatisant pour une mascotte que la soute d’un avion.
- Organisation et budget du voyage dans les pays baltes
- Départ de Tallinn
- Escale à Riga
- Arrêt à Vilnius
- Visite de Varsovie
- Escale à Berlin
- Retour avec le train de nuit Berlin – Paris
- Bilan de ce voyage
Organisation et budget du voyage dans les pays baltes
Dès février, les réservations ont commencé : trois nuits à Tallinn d’abord, puis les billets de train. Lui rêvait d’un retour depuis Berlin en train de nuit, mais il a fallu la convaincre, peu enthousiaste à l’idée de partager un espace exigu avec des inconnus toute la nuit. Et comme si le sort s’en mêlait, la compagnie Nightjet avait arrêté l’exploitation de la ligne.
Moi, je n’ai jamais compris ces histoires d’inconnus qui ronflent : je dors avec un œil ouvert depuis toujours, c’est le prix à payer quand on est petite et qu’on a peur qu’on vous oublie sur un porte-bagages.
Heureusement, la découverte de la page « Comment aller dans les pays baltes en train ? » du site voyagerentrain.fr leur a sauvé la mise. Ils ont rapidement trouvé, sur European Sleeper, une cabine double confortable pour 400 €. C’est un vrai petit cocon luxueux, même si le départ était fixé au mercredi soir (le créneau du jeudi n’existant pas). Berlin sera un peu sacrifiée cette fois, mais qu’importe : ce serait une excellente raison d’y revenir.
Les autres réservations se sont enchaînés sans encombre :
- Varsovie – Berlin avec la Deutsche Bahn pour 80 €
- puis Vilnius – Varsovie avec la PKP Intercity pour 32 €.
En mars, ils ont finalisé les réservations d’hôtels, étalant les dépenses pour préserver leur budget. Moi, je n’ai coûté rigoureusement rien à personne, ce qui, statistiquement, fait de moi la meilleure affaire de tout ce voyage.
Restait plus que les trajets Tallinn – Riga (60 €) avec Elron et Riga – Vilnius (48 €) avec LTG-Link, à réserver. Ce fut fait quelques jours seulement avant le départ.
N.D.L.R. : pour mieux visualiser les différentes étapes de ce voyage en train, voici une carte récapitulative :

carte © voyagerentrain.fr
Étape 1 – Départ de Tallinn
Après les premiers jours de vacances passés à découvrir Tallinn, voici venu le temps de rejoindre la gare. C’est une gare modeste, à ciel ouvert, avec cinq ou six voies sur un terre-plein sans grandeur. Elle n’a que des quais centraux, permettant de monter des deux côtés à la fois.
Ici commence, pour de vrai, notre grande diagonale ferroviaire. Moi, perchée sur le sac à dos, je me sens un peu comme une figure de proue : je ne conduis rien, je ne décide rien, mais je suis très concernée.


Quai 4. Le train qui nous attend est rouge orangé, un Stadler tout neuf, trois voitures aux sièges larges, dans des tons orange et noir. Je remarque, moi qui voyage l’œil grand ouvert, que les caisses semblent un peu plus généreuses que chez nous. L’écartement des rails ici est plus large avec 1 520 mm. C’est cet héritage soviétique que tout le réseau balte s’apprête justement à abandonner au profit du standard européen des 1 435 mm, dans le cadre du gigantesque chantier Rail Baltica.
Une hôtesse contrôle les billets, juste avant le départ. Elle ne me demande pas le mien, ce qui, je l’avoue, me vexe un peu.
L’accélération est franche, et la ville se dérobe vite derrière nous. Sur les premiers kilomètres défilent les travaux de ce même Rail Baltica. Ce sont près de 900 km de voies nouvelles, qui sont censées relier un jour Tallinn à Varsovie via Riga et Kaunas et arracher enfin les pays baltes à des décennies d’isolement ferroviaire.
Puis vient la campagne estonienne, trop souvent voilée par les arbres qui bordent la voie, comme si la forêt jouait à cache-cache avec moi et gagnait à chaque fois. La voiture n’est pas bondée. Dans le carré voisin, un Estonien reste plongé dans son téléphone. En face de lui, une Youtubeuse américaine, casquette vissée sur la tête, filme son propre voyage. Un périple qui, je le pressens déjà, croisera plusieurs fois le nôtre, jusqu’à Varsovie, avant de s’évanouir vers Cracovie ou Gdańsk, on ne le saura jamais tout à fait. J’espère juste qu’elle ne me filme pas en train de somnoler, bouche ouverte : une mascotte a une réputation à tenir.

Le train marque plusieurs arrêts (Tapa, Tamsalu et Jõgeva). Et le temps s’étire doucement.
Ma compagne de voyage tricote de petits chaussons de bébé pour ses collègues, l’œil levé de temps à autre vers le paysage. Lui se plonge dans la lecture de La Beauté de l’histoire, de Viivi Luik. Il a choisi ce livre avant le départ, pour se mettre dans l’ambiance de cette frontière entre Estonie et Lettonie (ces heures sombres où mieux valait s’en tenir à un langage codé, éviter les mots libre, papier, valise, lettre ou homme).
Le ciel reste nuageux, avec des averses passagères qui compliquent ses propres tentatives de photographie. Il faut jongler entre la pluie et les arbres qui filent. Champs de blé et forêts de résineux alternent, cette Estonie boisée à plus de 50 % de sa surface.
À chaque gare, des voyageurs montent, d’autres descendent, sans qu’aucun ne vienne troubler notre tranquillité. La contrôleuse, elle, garde en mémoire les visages et ne redemande jamais nos billets. C’est une mémoire que j’envie sincèrement, moi qui oublie parfois dans quelle poche du sac on m’a rangée.
12 h 30
Il reste une demi-heure avant Tartu. Mes compagnons déjeunent leurs sandwichs, et des fraises bien juteuses, tandis que les nuages cèdent peu à peu la place à un ciel plus bleu. Il ne fait que 15 degrés dehors, mais je suis bien au chaud, posée sur la tablette du train, à surveiller les miettes qui pourraient tomber à ma portée (sait-on jamais).
Nous filons à toute allure vers la frontière. Le train ralentit : des rails tout neufs apparaissent, posés sur un terrain meuble et humide où les ingénieurs de Rail Baltica doivent enfoncer des pieux profonds pour stabiliser le sol. C’est un chantier qui avance par sections, terminées ici, à peine commencées ailleurs.
14 h 18
Nous arrivons à Valga, avec 2 minutes d’avance sur l’horaire.
Une nouvelle averse s’abat justement au moment du changement de train, dans une belle cacophonie de bagages et de passagers pressés. Mais la correspondance, malgré la pluie, reste d’une simplicité déconcertante : il suffit de traverser le quai.
L’écartement des rails ne change pourtant pas d’un côté à l’autre de la frontière ; c’est que les opérateurs, eux, changent. Elron cède la place à Vivi, l’opérateur letton. Une coordination entre 3 pays tout juste ressuscitée après près de trente ans de sommeil.

Le nouveau train est tout aussi moderne, mais son ambiance diffère, plus sombre, dominée par le noir. La table est plus grande, presque comme dans les TGV français. Les sièges, eux, sont plus larges et l’espace pour les jambes nettement plus généreux (sans parler du wifi gratuit ni du service assuré à la place par les hôtesses, un peu comme dans un avion). Elle se fait servir un thé, savourant ce petit luxe inattendu.
Moi, je me change. Il est temps d’arborer le drapeau rouge et blanc de la Lettonie. Une mascotte qui se respecte adapte sa garde-robe à chaque frontière, même si personne ne m’a jamais demandé de le faire.
Les arrêts se multiplient sur ce tronçon (Valmiera, Cēsis, Sigulda, Inčukalns) tandis que la pluie lettone cède vite la place à un ciel dégagé.
À Cēsis montent une mère et ses trois garçons. Le cadet, 6 ou 7 ans à peine, s’installe près de moi. Il parle un anglais avec une aisance qui laisse mes compagnons admiratifs, pendant que le plus petit multiplie les allers-retours dans le couloir, sa mère courant après lui sans relâche… Je compatis, sincèrement, moi qui ai déjà connu ça côté sac à dos, ballottée à chaque virage.
Mon compagnon de voyage referme son livre pour ne plus regarder que le paysage filer par la vitre. Il a raison, me dis-je, moi qui en profite depuis le départ, sans avoir eu besoin, moi, de refermer quoi que ce soit.
16 h 47
Le train entre en gare de Riga.
Le voyage a permis à mon couple de voyageur de se reposer, après les journées denses de Tallinn. Ils peuvent maintenant profiter de la soirée pour prendre contact avec Riga.


Étape 2 – Riga
Deux jours de flânerie entre Monument de la Liberté, vieille ville hanséatique, quartier Art nouveau et musée de l’Occupation, qui laisse un goût amer et nécessaire de mémoire.
Moi, je me contente d’observer depuis ma poche extérieure, avec l’avantage indéniable de ne jamais avoir mal aux pieds.
16 h 47, retour à la gare
La gare est très moderne et toujours en travaux pour le rail Baltica. Un grand centre commercial est intégré au bâtiment, faisant de cette gare un lieu où le voyageur peut dépenser en attendant son train. Une tentation à laquelle mes compagnons résistent héroïquement, ce qui n’est pas rien vu le nombre de vitrines. Ce qui n’est pas encore le cas des quais, qui sont plus anciens (les nouveaux quais sont en construction). Quelques gouttes tombent, mes compagnons se réfugient sous l’auvent de la vieille gare. Moi aussi. De toute façon, je les suis partout, que ça leur plaise ou non.
Le train arrive. Une petite cohue se crée sur le quai, mais nous prenons notre temps. Les places de mes compagnons sont réservées, sièges 27 et 28 de la voiture 1. Et je trouverai bien une petite place, je ne suis pas bien grosse (l’un des rares avantages de mesurer à peine la taille d’une main). C’est le même train, exactement, que celui pris deux jours plus tôt, avec la même ambiance feutrée et noire. Le wagon est plein. La surprise, cette fois, vient du français que l’on entend non loin de nous, un homme prodiguant ses conseils sur Vilnius à une jeune femme en déplacement professionnel. J’écoute d’une oreille, prête à corriger s’il raconte n’importe quoi.
À peine partis, le train ralentit puis s’immobilise en pleine voie (des travaux, probablement encore le Rail Baltica) avant de repartir dix minutes plus tard. Chacun reprend ses activités : le tricot et le thé pour elle, la lecture pour lui. Un livre qui peine parfois à retenir l’attention car comme moi il contemple le paysage.
Un courriel de LTG Link annonce, avec prévenance, 10 minutes de retard à l’arrivée. Une prévenance que j’apprécie, moi qui n’ai jamais aimé les mauvaises surprises. Sauf quand elles viennent sous forme de peluche, mais j’anticipe.


18 h 15, arrêt à Joniškis
Nous avons franchi la frontière sans nous en apercevoir. Nous voilà en Lituanie. Je change de vêtement pour m’habiller du drapeau de la Lituanie, avec fierté, et un brin de coquetterie que je ne renierai jamais.
Le paysage se transforme un peu, moins de forêts, davantage de champs de blé encore verts. La moisson, ici, doit se faire attendre. Le ciel se découvre par intermittence, entre nuages et éclaircies, tandis que les gares s’enchaînent : Šiauliai, la gare de triage de Radviliškis, Kėdainiai, Jonava, Kaišiadorys. Vilnius approche.

21 h 52
La nuit, déjà bien installée, nous accueille en gare.
Étape 3 – Vilnius
Vilnius nous surprend par sa différence : circulation plus nerveuse, ferveur catholique retrouvée à la porte de l’Aube, ruelles resserrées de l’ancien ghetto juif, collines coiffées par la tour Gediminas. Et il y a aussi cette curieuse République d’Uzupis où l’on proclame, depuis 1997, le droit d’aimer son chat… et pourquoi pas, sa mascotte.
Une journée suffit à peine à en épuiser les mille visages, mais franchement, à ce rythme-là, moi non plus je ne suis pas épuisée. Je somnole où je veux, c’est un des grands luxes du métier.
Ce samedi-là, les téléphones sonnent en même temps en lituanien. C’est une alerte jaune pour attaque de drones, rappel sourd des tensions qui couvent dans cette partie de l’Europe, à quelques dizaines de kilomètres seulement de la frontière biélorusse. Mais, soulagement, ce n’était que le message de levée d’alerte, mal traduit la première fois. Moi, l’espace d’un instant, j’ai sérieusement envisagé de me planquer sous une couchette : une mascotte n’a pas de gilet pare-éclats dans sa panoplie.


11 h 30
La gare, petite, charmante, ressemble à une gare de province française. Au moins, on ne risque pas de se perdre. Malheureusement, notre train n’apparaît pas au tableau d’affichage. Et personne, parmi le personnel, ne parle anglais. Un instant d’hésitation devant un train pour Kaunas, un pied posé sur le marchepied puis retiré, et nous optons finalement pour celui de 12 h 24, à quai 1, plus moderne, en direction Krakow (Cracovie), en Pologne. Nous verrons bien. Moi, je n’ai pas d’avis, mais j’ai les pattes qui me démangent : rester plantée sur un quai n’a jamais été mon fort.
D’autres touristes dans le wagon dissipent vite l’inquiétude : au pire, on improvisera. Le train part avec 11 minutes d’avance sur l’horaire indiqué sur nos billets. Heureusement, nous étions en avance. Nous cédons notre carré à une famille de quatre Lituaniens et une jolie peluche. Elle est un peu plus petite que moi, toute blanche. Elle me fait craquer avec son cœur aux couleurs lituaniennes. Est-ce un coup de foudre ou une amourette de vacances ? Toujours est-il qu’elle choisit de poursuivre le voyage avec moi, avec l’aval de sa désormais ex-famille de voyage. Je ne vais pas mentir : depuis, je bombe un peu la poitrine (ou ce qui, chez moi, en tient lieu).
Le ciel, aujourd’hui, s’orne de beaux cumulus. C’est un temps de voyageur. Le paysage lituanien ressemble à celui traversé depuis Tallinn, sans jamais devenir monotone : champs, forêts, maisons de bois et routes qui filent.
En travers de la carte, le Niémen. C’est cette rivière qui donna son nom à l’escadrille Normandie-Niémen, créée en 1942 à l’initiative du général de Gaulle pour que des pilotes français combattent sur tous les fronts. 108 pilotes, 5 240 missions entre mars 1943 et mai 1945, 273 appareils nazis abattus, 42 des leurs perdus, dont 7 des 12 pilotes d’origine. Un silence respectueux s’installe dans notre carré ; même moi, je range mes bêtises pour l’occasion.


14 h 00
Kaunas est derrière nous.
Une brève averse à Kazlų Rūda cède vite la place au ciel dégagé de Marijampolė. Mes compagnons déjeunent pendant que je regarde par la fenêtre, ma nouvelle compagne de cœur calée contre moi. Grues cendrées, biches, un chevreuil, des aigrettes blanches, et surtout des vaches (beaucoup de vaches, un vrai défilé bovin !)… la faune sauvage tient encore ici sa place au milieu des champs cultivés.
Un train de véhicules blindés tout neufs croise notre voie en sens inverse, discret rappel que la frontière approche. Celle-ci, longue d’à peine 104 km, coincée entre la Biélorussie et l’enclave russe de Kaliningrad, le corridor de Suwałki, est considéré comme le point géostratégique le plus vulnérable de l’OTAN en Europe orientale.
14 h 52, Mockava, gare frontière
Nouveau changement de train. L’écartement soviétique de 1 520 mm cède ici la place au standard européen de 1 435 mm. Deux doigts de différence qui résument à eux seuls des décennies d’isolement ferroviaire, et la raison d’être du Rail Baltica avec 870 km de voies neuves censées relier Tallinn à Varsovie d’ici 2030.
Le changement se fait cette fois au sec, dans un joyeux bazar sur le quai central étroit, chaque voyageur cherchant son wagon. Mais chaque place est numérotée, et le temps de correspondance largement suffisant. Ma peluche lituanienne, elle, garde ses couleurs.

15 h 12
Le départ se fait dans un vieux train de la PKP Intercity. Le contraste est saisissant avec des sièges plus étroits, moins de confort et l’espace pour les jambes soudain compté. Comme une sensation d’avion low-cost sur rails, après le luxe des trains baltes.
Moi, je peux enfin me changer pour arborer le drapeau de la Pologne. C’est ma troisième tenue du voyage, je commence à avoir un dressing plus fourni que certains humains que je connais. 10 min plus tard, arrêt inopiné à Trakiszki, petite gare perdue sans le moindre réseau. Puis, au fond du wagon, l’agitation annonce l’arrivée de deux militaires suivis de deux gradés, qui remontent méthodiquement la voiture en contrôlant les passeports. Je me fais toute petite, ce qui, disons-le, ne demande chez moi aucun effort particulier. Nous n’avons pourtant pas quitté l’espace Schengen… Un peu plus tard, le réseau, revenu, nous éclaire : nous traversons le corridor de Suwałki, dont la prise permettrait d’isoler d’un coup les 3 pays baltes du reste de l’Europe, et que la Russie tente régulièrement de déstabiliser en y poussant des réfugiés instrumentalisés. La Pologne veille.
Nous perdons une heure au passage (le décalage horaire entre Lituanie et Pologne). Les militaires descendent, et le train repart.
15 h 08, arrêt à Suwałki
À côté de nous stationne un long train de marchandises, citernes jaunes estampillées « Gasoline », à destination de l’Ukraine. Quelques passagers descendent fumer sur le quai. Je me contente d’observer, pendant que notre train, en habile contorsionniste, échange l’avant contre l’arrière. On ne change pas de locomotive, juste de sens. Mais moi, du haut de mon perchoir, j’ai bien cru un instant qu’on rebroussait chemin par pur caprice.
15 h 32
Sous une belle averse, nous repartons en sens inverse. 20 min plus tard, un contrôleur passe vérifier les billets. Décidément, ce trajet ne connaît pas la monotonie. On se croirait dans une série à rebondissements dont je serais, bien sûr, l’héroïne discrète. Puis un peu de calme enfin, et le bruit des roues sur les rails qui berce.
16 h 18, gare de Dąbrowa
Je prends le temps d’observer les autres voyageurs (vidéos, discussions, repas, sommeil, chacun laissant filer le temps à sa façon), avant une visite du train. Voitures à cabines de six, voiture-restaurant propre et simple, avec ce charme suranné des grandes traversées ferroviaires d’Europe centrale, couloirs étroits, balancement lent. Les arrêts s’enchaînent. Sokółka, Białystok, où cette fois c’est bien la locomotive qui change pour de vrai (celle qui nous tractait depuis la frontière, une diesel un peu bourrue, cède sa place à une électrique flambant neuve, à peine sortie d’usine) puis Wasilków, pendant que le ciel se découvre enfin.
19 h 15
Un dernier arrêt à Warszawa Wschodnia, puis nous descendons à la gare centrale.
Le choc est immédiat : buildings, klaxons, voitures qui se faufilent entre bus et tramways… Varsovie nous fait regretter, un instant, la tranquillité des capitales baltes. Moi, perchée sur le sac, je découvre le vertige urbain. Ça klaxonne, ça presse le pas, ça n’a pas de temps à perdre avec une mascotte qui admire les gratte-ciel bouche bée.


Étape 4 – Varsovie
Une journée à Varsovie suffit à mesurer l’ampleur de la reconstruction de la ville.
La voie royale jusqu’au château, la vieille ville rebâtie brique à brique après-guerre, le musée de l’Insurrection qui bouleverse mes compagnons, et le souvenir, partout présent, de l’ancien ghetto juif gravé dans le pavé.
7 h 00
Le réveil du téléphone tire mes compagnons du lit.
Moins d’une heure plus tard, direction la gare souterraine, moderne, grande mais lisible. Quai 3, sans hésitation.
9 h 00
Zone 2, voiture 267, en queue de train, places 45 et 47, côte à côte. Dans le sens inverse de la marche pour elle, ce qui, à mon avis de mascotte non consultée, est une bien meilleure idée pour profiter du paysage qui s’éloigne plutôt que de celui qui arrive trop vite.
Le confort, ici, se fait plus spartiate que dans les trains baltes (moins de place pour les jambes, moins de largeur) mais suffisant. Je trouve une petite place entre la fenêtre et le siège de devant, mon poste d’observation favori, ma peluche lituanienne non loin de moi.
La campagne polonaise se déploie à perte de vue, héritée des glaciations qui ont aplani, il y a des milliers d’années, ce qui allait devenir le cœur agricole de l’Europe centrale. La Pologne est le premier producteur de seigle de l’Union européenne, grand producteur de betterave et de porc, et la terre, vue depuis la fenêtre, le confirme, grande, plane, généreuse.
Elle tricote encore. Lui a changé de livre, La Promesse de l’aube, de Romain Gary. Les arrêts s’enchaînent avec Kutno et Konin. Le vent souffle, glacial, sur les quais à peine abrités. Je remercie intérieurement mon pelage, seul vêtement que je n’ai jamais besoin de changer selon la météo. De l’autre côté, un long train de voitures neuves défile en sens inverse, signe d’un trafic de marchandises soutenu.

11 h 00
Nous avons le temps d’explorer le train. Un espace pour 6 vélos en bout de rame, des cabines à rideaux tirés, une cabine famille pour poussettes, et la voiture-bar où il lui rapporte un thé. Façon de se faire pardonner d’avoir dérangé sa voisine pour se lever.
11 h 20, Poznań
Sur le quai, un couple avec bébé fait ses adieux à ce qui ressemble aux grands-parents, restés à bord. Un signe de la main, un coup de sifflet, le train repart. Zbąszynek, Świebodzin, Rzepin s’enchaînent vers la frontière.
13 h 08, Francfort-sur-l’Oder
Nous avons quitté la Pologne, nous voilà en Allemagne. Une annonce retentit, dans une langue qu’on ne comprend qu’à moitié. Puis, en quelques secondes, la grande majorité des passagers se lève et quitte le wagon. Signal suffisant : à grand renfort de gestes, un voyageur explique un problème de caténaire, plus de deux heures de retard annoncées.
Nous choisissons d’attendre, et j’hésite à me changer. Dois-je retirer mon vêtement aux couleurs de la Pologne pour celles de l’Allemagne ? Un vrai dilemme diplomatique, que je pèse avec tout le sérieux requis (c’est-à-dire pas beaucoup).
D’ailleurs, soudain, je sens le train bouger. Une locomotive vient de s’accrocher à l’autre bout de la rame. Direction la Pologne ? Nous redescendons sur le quai pour comprendre : un agent, puis une Française installée en Allemagne, providentielle traductrice, nous confirme que d’autres trains rejoignent Berlin Ostbahnhof, d’où un métro complète le trajet.
Nous optons pour cette solution. Bien nous en prend, car notre train initial repart bel et bien en sens inverse, vers la Pologne, sans nous, et sans mes hésitations vestimentaires.


14 h 13
Le départ se fait avec 5 minutes de retard dans une rame automotrice Siemens moderne à deux niveaux, carrosserie blanche à bandes vertes, portes oranges, intérieur beige et gris. Quatre arrêts annoncés : Fürstenwalde, Erkner, Berlin Ostkreuz, Berlin Ostbahnhof, arrivée prévue à 15 h 08.
Sur un autre quai, il me semble apercevoir notre précédent train revenir à quai. Je n’en dis rien à mes compagnons de route. Certaines vérités valent mieux être gardées entre une mascotte et son silence.
14 h 42, Erkner
L’écran d’information de bord annonce soudain que le train repart vers Francfort-sur-l’Oder ! Mes compagnons rangent en urgence pelotes et bagages, et nous voilà sur le quai, sans arrêt de bus ni le moindre autre voyageur en vue. Le genre de moment où je me dis que ma vie de mascotte, entre deux frontières et trois trains fantômes, ressemble furieusement à un roman d’espionnage bon marché.
Google Maps à la rescousse : une gare S-Bahn se trouve à quelques centaines de mètres.
15 h 10, nouveau train
Nous sommes sur la ligne S3 du S-Bahn berlinois, avec deux tickets de 72 heures achetés pour le reste du séjour. Et 21 arrêts pour que je puisse observer, tranquillement cette fois, la banlieue puis la ville se dérouler par la fenêtre. Les infrastructures ferroviaires berlinoises, bien plus denses qu’à Paris, témoignent d’une reconstruction pensée d’emblée à grande échelle.
16 h 05
Nous descendons à Savignyplatz.
Étape 5 – Berlin
Berlin se révèle immense et généreuse. Ruines conservées de la Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche, colonne de la Victoire, porte de Brandebourg et son mémorial de l’Holocauste, longs fragments du mur à l’East Side Gallery, Fernsehturm dominant une ville étonnamment plate… Mais la coupole du Reichstag, hélas, reste fermée pour travaux. Une bonne raison, nous dit-on, d’y revenir. Moi, je note l’excuse pour un prochain voyage : je ne suis jamais contre l’idée de reprendre un train.


Mercredi 17 juin, dernier jour, dense comme les précédents malgré la fatigue qui s’accumule. Bagages en consigne, chambre rendue à 9 h 10, une dernière journée de musées avant de reprendre, une fois encore, le fil des rails.
En fin d’après-midi, bagages sur le dos, 26 degrés, direction la gare de Berlin-Spandau par le S3. Terminus ouest de cette même ligne empruntée à l’arrivée. Comme si Berlin s’était traversée d’un bout à l’autre sur un seul fil, et moi avec, sans jamais m’être plainte, ce qui mérite d’être souligné.
Ce soir, nous prenons l’ES474. C’est le train de nuit European Sleeper Berlin – Paris, lancé le 26 mars 2026 par la coopérative belgo-néerlandaise European Sleeper pour combler le vide laissé par l’abandon de la ligne par l’ÖBB, lorsque l’État français avait cessé de subventionner la SNCF sur cette route. Trois fois par semaine, via Bruxelles, il relie Paris à Berlin. Retour, symbolique, du train de nuit entre les deux premières capitales d’Europe. Rien que ça : je voyage dans l’Histoire, modestie mise à part.
Étape 6 – Train de nuit vers Paris
Le train arrive à quai à 19 h 43. Les voitures, non annoncées et pas dans l’ordre numérique, sèment une belle pagaille sur le quai. Notre voiture 36 se cache entre la 37 et la 38, mais nous la trouvons vite.
19 h 53
Après le départ, le couloir grouille encore de voyageurs en quête de leur cabine. Nous accueillons un instant quelques Français, le temps que le flux se calme, avant de prendre possession de notre cabine privatisée, rien que pour nous trois.
L’atmosphère est celle des trains de nuit de leur jeunesse, lui pour aller au ski, elle pour rejoindre Toulouse. Parois gris clair, sièges gris foncé aux accoudoirs de bois, petite tablette assortie, lavabo dans un coin, lit rabattable qui transforme les sièges en couchettes, trois lits en tout. Un pour lui, un pour elle, et le mien, tout théorique, puisque je finis toujours calée sur un siège, à observer plutôt qu’à dormir.
Le wifi manque, décevant pour un train qui se rêve alternative à l’avion. Les fenêtres sont sales, les toilettes communes étroites, une sur deux hors service ce soir. Il faudra, sans doute, que les opérateurs de train de nuit soignent encore le confort s’ils veulent vraiment rivaliser avec l’avion. Moi, ces détails ne me dérangent pas outre mesure, je n’ai jamais eu besoin de me laver les mains.
Le train traverse la nuit par Bushow, puis Stendal, s’enfonçant vers l’ouest. Nous dînons, puis nous couchons. Lui en bas, elle sur la couchette intermédiaire et moi sur le siège. La petite lumière de chevet permettant de lire encore un peu. Le rythme des roues sur les rails berce, clac clac, clac clac. Un arrêt, vers 22 h 35, me tire brièvement de ma somnolence, sans que je ne parvienne à identifier la gare. Puis c’est reparti. Clac clac, clac clac… le sommeil finit par gagner, et je rêve, je crois, de champs de blé et de drapeaux à changer.
7 h 10
Le train est à quai, et l’on entend parler français. Nous sommes à Bruxelles. C’est la magie du train de nuit, s’endormir à Berlin et se réveiller ailleurs, comme une téléportation douce.
8 h 00, arrêt à Mons
À 8 h 30, le petit-déjeuner arrive en cabine, commandé la veille, avec petits gâteaux secs, beurre, confiture, pain, yaourt, jus d’orange, boisson chaude, un thé pour elle.
Puis Aulnoye-Aymeries, 20 minutes d’arrêt. Saint-Quentin, un quart d’heure encore.
Le train, soumis à la régulation ferroviaire française, laisse passer les trains de marchandises. Ces trains de nuit ne sont décidément pas prioritaires sur le réseau, une injustice que je trouve personnellement scandaleuse.


11 h 35
Après plusieurs ralentissements, nous entrons en gare du Nord.
Le périple s’achève. Il ne reste plus qu’à reprendre le train de banlieue pour rentrer à la maison. C’est la dernière ligne droite, toujours la moins glorieuse, mais celle où l’on range enfin les drapeaux.
Bilan de ce voyage
2 500 km de voies ferrées, 10 trains, 5 pays et 5 capitales.
13 jours à être transportée partout et me laisser bercer par le roulis des rails.
Voilà ce que je retiens de cette grande diagonale balte, moi, petite mascotte de tissu accrochée à un sac à dos, qui n’a jamais payé le moindre billet et qui, pourtant, n’a rien raté du voyage.
J’ai vu des frontières qui ne se voient pas mais qui, pourtant, changent tout. L’écartement d’une voie, la couleur d’un uniforme, la langue d’une annonce. J’ai vu des trains qui hésitent, reculent, repartent, comme s’ils cherchaient eux aussi leur chemin. Et des inconnus qui échangent, le temps d’une correspondance, un peu de leur histoire.
Puis j’ai rencontré l’amour, ma petite peluche lituanienne d’amour, preuve que même à quinze centimètres de haut, on n’est jamais trop occupée pour une belle histoire. Chaque capitale n’aura été, pour moi, qu’une respiration entre deux trains (un répit de deux nuits avant de reprendre le fil du rail) mais c’est bien ce fil-là, tendu de Tallinn à Paris, qui aura tissé le vrai voyage : celui du temps qui s’étire, des paysages qui se répondent d’un pays à l’autre, et de deux compagnons que je regarde vieillir, année après voyage, sans jamais se lasser de prendre le large, même quand le large, cette fois, tenait tout entier dans des rails d’acier.
Et moi, dans tout ça ? Toujours prête pour le prochain quai.
Si vous avez une interrogation ou une précision à apporter à ce récit de voyage, n’hésitez pas à laisser un commentaire dans l’espace attribué ci-dessous. Et si vous souhaitez à votre tour partager avec nous votre témoignage, rendez-vous par ici. Bon voyage ! 🚂
Autres liens utiles pour préparer votre itinéraire
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Bonjour
J au suivi avec attention votre périple en train dans les pays Baltes et j aurais aimé plus de contenu sur vos visites, bonnes adresses pour loger et se nourrir, monuments, quartiers à ne pas manquer…
En final ce que je retiendrais c est une peluche qui se change à chaque changement de frontière et qui est tombée amoureuse d une autre peluche !!!!
Un peu court comme sensation pour un voyage aux pays Baltes.
Bien sincèrement
Bonjour,
Je comprends tout à fait votre frustration, et je tiens à vous expliquer mon choix : partager mon voyage en train était pour moi une façon de remercier ce site, qui m’a été extrêmement utile pour réserver mes billets. Par ailleurs, je trouve dommage que si peu de voyageurs partagent leurs expériences ferroviaires, alors qu’il existe tant d’informations pour les logements, les restaurants ou les incontournables à visiter.
Un seul conseil : lancez-vous ! Allez explorer ces trois magnifiques pays, si différents les uns des autres. Vous ne pourrez peut-être pas tout voir, vous raterez sans doute quelques monuments ou un bon repas… mais peu importe. Ce sera votre aventure, votre histoire, vos souvenirs.
Et si vous partez en train, n’hésitez pas à partager votre expérience à votre tour. 😊
Antéa
Beau récit, c’est original de laisser la mascotte raconter le voyage ! Nous avons des preuves supplémentaires des difficultés de la DB, avec ces trains qui s’arrêtent, repartent, ne vont pas à la destination prévue et arrivent en retard, tout en coûtant des dizaines d’euros.. Mais c’est sûrement une belle aventure, faire Tallin-Paris en train !